La difficulté n'empêche pas la Beauté.

 


Nous ne sommes pas du genre à nous plaindre de nos enfants comme si la parentalité était un fardeau et une malédiction. Nous ne sommes pas non plus de ceux qui prétendent que c’est une promenade de santé du matin au soir.

Nous sommes de ceux qui croient que ce n’est pas parce qu’une chose est difficile qu’elle ne peut pas, en même temps, être incroyablement belle. La difficulté n'empêche pas la beauté.

La difficulté n'empêche pas la Beauté.

L'autre soir, c’était le chaos à la maison. Si vous avez des enfants, surtout s'ils sont plusieurs, surtout s'ils sont en bas-âge, vous n'aurez aucun mal à imaginer la situation. 

L'atmosphère était saturée de cris, de pleurs, de disputes à répétition, et mon mari et moi avions clairement le sentiment que nos cerveaux étaient sur le point d'exploser.

Malgré la fatigue, et nos nerfs un tantinet à vif, nous sommes restés très calmes, mais les regards qu'on s'adressait mutuellement ne laissaient aucun doute sur notre état de détresse respectif.

Puis, entre deux tempêtes, comme nous le faisons souvent, nous avons échangé quelques “blagues”, un peu faciles et très attendues, simplement pour prendre de la distance et relâcher la pression. Avec des airs exagérément déconfits, on s'est lancés dans une parodie de discours commercial pour vendre les mérites d’une parentalité parfaitement épanouie, le tout chargé d’un sarcasme assumé et d’une bonne dose d’autodérision (et à l'abri des oreilles de nos enfants, bien trop occupés à se crêper le chignon pour des motifs tous plus douteux les uns que les autres). C'était une manière de reprendre la main sur le chaos, sans rire aux dépens de nos enfants mais plutôt de nous-mêmes. Un rire de survie, en quelques sortes histoire de reprendre quelques forces avant de retourner dans l'arène.

Et puis j'ai réalisé qu'ils sont nombreux, ceux qui, assistant à une telle soirée, penseraient réellement qu'avoir des enfants est une monstruosité. Parce que c'est dur, parfois. Souvent, même. Mais ça ne signifie pas que ce ne soit pas beau. 

Notre monde a simplement de plus en plus de mal à tolérer l'effort et l'inconfort. Alors on a des solutions pour tout ; des cachets pour la douleur, des écrans pour combler le silence, des anesthésiants pour ne plus rien ressentir, ou presque, des discours bien lisses pour épouser les sensibilités de chacun.

On a fini par associer la valeur d’une chose à la sensation immédiate qu’elle procure ; si ce n’est pas plaisant, facile, confortable, alors ce n'est ni beau, ni bon, ni souhaitable.

Et il se trouve qu'en effet, c'est difficile de construire un foyer. Difficile d'élever et d'éduquer une âme. Difficile de nourrir un mariage durant toutes les saisons d'une vie. Difficile de prendre soin des autres, de les aimer même quand ils ne sont pas aimables, de devoir constamment cultiver en soi des espaces pour accueillir et recevoir ceux qui nous entourent. Mais cela fait probablement partie des expériences les plus belles, les plus nobles, les plus puissantes qu'il nous soit données de vivre. 

La parentalité est rude parce qu’elle nous transforme ; et rares sont les transformations qui ne comportent pas au moins une part d'inconfort. C'est comme une naissance, longue, intense, douloureuse quelques fois, et néanmoins sublime. Comme l'ascension d'une montagne qui requiert de longs efforts et beaucoup de persévérance, bientôt recompensés par la beauté édifiante du paysage. Comme un processus créatif qui, au prix de longues heures de travail, aboutit à une oeuvre merveilleuse. Comme la croix qui mène à la résurrection.

Ce soir-là n'était pas particulièrement beau à voir, c'est vrai, encore moins agréable à vivre ; il y en a eu d'autres avant lui, et il y en aura d'autres après lui. Mais c'est ainsi, parfois, que la vie se déroule au coeur d'une famille où se nouent et se rencontrent différentes intériorités, différentes âmes, chacune à leur niveau, et où chacun essaie de faire de son mieux, avec plus ou moins de succès. Une famille où l'amour finit toujours par reprendre le dessus.

Elle est là, la beauté. Dans la multitude de moments, moins spectaculaires sans doute, où se révèlent toute la tendresse, la douceur, la confiance, la patience, la joie tissées dans nos liens, où les âmes de nos enfants se déploient lentement dans le monde ; dans ces instants suspendus qu'on absorbe en observateurs attentifs, le coeur enflé de gratitude. Dans la toile immense de nos vies. 

Elle ne se trouve pas nécessairement dans le confort ou le plaisir, sa valeur ne dépend pas de l'immédiateté avec laquelle on la perçoit, mais elle se trouve dans la profondeur, dans la grandeur de l'enjeu, là où se dessine, jour après jour, toute la complexité, l'intensité de l'existence.

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