De corps et d'âme : le jeûne vous rendra libres.
Je vais être honnête : le jeûne a toujours été difficile pour moi. Vraiment difficile. Et j'imagine que je ne suis pas la seule.
J’ai longtemps compté les heures, supporté péniblement la faim, subi le manque de mes habitudes et attendu que la journée passe et, très souvent, je l’ai vécu comme une contrainte pure (ce qu’il est, en un sens, puisqu’il est un acte de pénitence).
Mais j’ai compris peu à peu que je me trompais de posture. On peut effectivement subir le jeûne et l’accomplir comme un effort pénible, extérieur, ou bien on peut choisir de l’embrasser tout entier.
Car il ne s’agit pas seulement de manger moins ; il s’agit d’engager tout son être. Corps et âme.
Quand je me contente de supporter la faim, ou le manque, je n’en retire presque rien, mais quand j’accepte de les laisser me révéler mes dépendances et mes béquilles, alors le jeûne cesse d’être une simple privation mais il devient un allié, une arme, un vrai processus de conversion.
Il me réapprend à me nourrir, à distinguer ce qui me remplit de ce qui me fait vivre, à chercher Dieu là où, d’ordinaire, je cherche une distraction, à combler le vide par Sa présence, Sa parole, davantage de prière, davantage de silence, davantage de beauté.
Il me donne faim de Lui.
Mais je sais aussi que cela ne doit pas m’empêcher d’accomplir mes devoirs d’état et d'honorer ma maternité et mes responsabilités ; un jeûne qui me rend irritable, impatiente ou indifférente à ceux qui dépendent de moi doit être ajusté. L’ascèse n’est pas un absolutisme, et l'Eglise ne commande rien de déraisonnable.
Alors j’essaie de ne plus subir ce temps mais de l’habiter, de l’offrir, de le choisir, comme on emprunte un chemin qui nous rapproche de Dieu et nous rend, chaque jour, un peu plus libres.
De corps et d'âme : le jeûne vous rendra libres.
Chaque année, je réalise combien le jeûne est révélateur de ce qui nous enchaîne. Il affûte la volonté, c'est vrai. Il asservit le corps à l'esprit, certes. Il fait office de pénitence, sans aucun doute. Mais je remarque surtout que, lorsqu'on retire les distractions futiles, lorsqu'on essaie de prêter davantage attention aux paroles qu'on prononce, lorsqu'on arrête de grignoter pour tenir le coup durant les journées difficiles, on réalise alors à quel point nous sommes dépendants du bruit et de l'inutile.
Si on jeûne avec pour seule intention de se priver, on passe à côté de l'essentiel, et il y a fort à parier que notre sacrifice ne portera aucun fruit. Car le jeûne, vécu en corps et en esprit, ne fait pas que nous affâmer ; il nous apprend surtout à mieux nous nourrir. La faim qu'il éveille n’est pas seulement celle d’un estomac vide mais celle d’un cœur, d'une âme assoiffés de sens, de beauté, de vérité ; de Dieu, même pour ceux qui ne savent pas Le nommer. Il nous apprend à discerner ce qui nous nourrit vraiment de ce qui ne fait que nous remplir, non seulement littéralement, mais aussi spirituellement, humainement ; ce qui se transforme en élan, en énergie, au lieu d'apaiser un inconfort et de combler un vide.
C'est une pédagogie du désir, une façon de distinguer le besoin de la compulsion, la joie de l’excitation, la paix du soulagement. Il nous rend capables d’habiter le silence sans panique. Il nous réconcilie avec l’attente.
Alors, de quoi jeûner ? Peut-être, d’abord, de tout ce qui nous vole notre présence et notre silence intérieur. Des écrans qui nous volent notre attention, des distractions qui nous font perdre du temps, des achats qui encombrent nos foyers sans les enrichir. Des paroles mauvaises, blessantes, des jugements hâtifs, des ragots qui abîment la charité, des certitudes qui nourrissent l'orgueil. Jeûner des relations, des habitudes qui nous éloignent de Dieu et nous gardent esclaves du monde, des artifices qui nous rassurent sur notre apparence et alimentent notre vanité. Et, lieu de ça, réapprendre à laisser des espaces vides, des silences, des pauses dans nos journées, comme on laisse une terre se reposer pour qu’elle porte de meilleurs fruits.
Mais ensuite, que cultiver ? La lenteur, d’abord. Sortir de cette agitation constante qui nous disperse, et accepter le fait que certains processus, certaines transformations prennent parfois du temps. Le goût des choses simples, le sens de l'émerveillement, le contact avec la nature, les mots qui font du bien. Se nourrir de ce qui nous élève, de belles musiques, de belles lectures, de belles âmes, de paysages qui nous rappellent à notre petitesse dans l’immensité du monde. Se nourrir des autres, aussi, de ceux qu’on aime, de ceux qu’on rencontre. De la Parole de Dieu. De Sa présence dans la prière.
Et, surtout, tout faire, tout supporter par amour. Par amour de Dieu, par amour des autres ; c'est l'ingrédient clé sans lequel rien de tout ça ne peut avoir de sens ni même de véritable valeur. Offrir notre peine et notre sacrifice pour une intention particulière à laquelle nous raccrocher lorsque nous sommes tentés de céder. Ne pas nous décourager en cas de chute.
Ce temps ô combien précieux ne nous est pas donné pour être une simple parenthèse, une saison parmi d'autres, mais pour (ré)apprendre pleinement à désirer Dieu, à (re)découvrir ce que sont la vraie richesse, la vraie nourriture ; l'essentiel, enfin, tous les jours de notre vie.
Voilà ce qu'est le jeûne. Une rééducation ; du corps, du coeur, de l'esprit. Ce n’est pas une performance spirituelle, ni une démonstration de force, ce n’est pas une parenthèse ascétique pour se donner bonne conscience ; c'est un combat pour votre liberté. Car chaque privation vous défait de vos chaînes, et chaque moment de faim creuse en vous un espace que Dieu seul, et tout ce qui, en ce monde, Lui fait écho, est à même de remplir.
Si le jeûne vous dépossède de l'inutile, ce n'est que pour mieux vous rendre à vous-même, et pour, enfin, vous rendre tout à Dieu.



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