Moi aussi, j'ai réussi.
Ce que le monde valorise en priorité, la visibilité, la performance, l’ascension, les signes notoires de réussite, tout cela n’a jamais été ce qui prévaut dans l’absolu, particulièrement aux yeux de Dieu (ce qui ne les rend pas pour autant moins admirables ni illégitimes, surtout s'ils sont utilisés à bonne fin !) Mais il y a différents appels, et il se peut que ce ne soit pas le vôtre. Ça n'est pas un drame. Vous ne valez pas moins pour autant. Et si vous vous sentez inadapté à ce monde, ce n’est pas nécessairement un échec ; cela peut simplement être le symptôme d'une âme allergique aux mensonges et aux illusions modernes et le signe qu’elle a besoin de se relier à sa Source pour retrouver du sens et discerner la vocation qui lui est propre. 🤍
Moi aussi, j'ai réussi.
C'était il y a quelques jours, je ne sais plus trop quand, au milieu de la nuit. Je n'arrivais pas à dormir et je me rappelais mes années d'internat. Par curiosité, j'ai eu envie de savoir ce que devenaient mes anciennes camarades de classe, et je n'ai eu qu'à taper leur nom pour trouver rapidement des réponses. C'est ainsi que j'ai découvert que l'une possède et dirige un château (oui, vous avez bien lu), l'autre a fondé un institut dédié au bien-être féminin, une autre est ingénieure et a développé une application à destination des entreprises, une autre encore travaille dans la finance, unetelle dans le droit... Évidemment j'étais impressionnée et c'est idiot, peut-être, mais sur le coup, je me suis dit "eh bien, elles ont toutes réussi, sauf moi." Ce n'était pas de l'envie, encore moins de la jalousie, rien qu'une espèce de constat très froid et objectif. Et c'est étrange, parce que (ce n'est pas un scoop), je n'ai jamais été carriériste ; d'ailleurs, si on me proposait d'échanger ma place actuelle avec la leur, je refuserais sans hésiter. Mais voilà, sur le papier, selon les critères de réussite actuelle, elles ont réussi. Et si elles me demandaient ce que je suis devenue, je leur dirais que je suis devenue maman et que depuis 6 ans, ma vie ne tourne qu'autour de ma famille ; sans doute n'y verraient-elles rien de spectaculaire. Voilà la première idée qui m'est venue.
Puis j'ai repensé à ce terme, "réussi". Ça veut dire quoi, au juste ? Accumuler des titres, des fonctions, des signes extérieurs de valeur sociale ? Se conformer à ce que le monde attend, à ce qu’il sait mesurer, comparer, classer ? Ou bien est-ce autre chose ?
Évidemment, je ne présume de rien en ce qui les concerne ; je ne sais rien de leurs convictions profondes, de leur rapport au monde, de ce qui habite leur âme et leur coeur. Je leur souhaite sincèrement d'être heureuses, alignées, pleinement à leur place. En fait, ce n’est même pas la question. La seule chose que je connais et interroge, c'est mon propre chemin, ma propre intériorité.
Or, cette idée de la réussite ne m’appartient pas vraiment. Pas du tout, même. Je l’ai simplement héritée d’un système profondément productiviste qui imprègne l’école dès les premières années en apprenant aux enfants à se définir par leurs résultats, leurs performances, un système qui, à plus grande échelle, réduit la valeur d’une vie à ce qu’elle produit, à ce qu’elle rapporte, à la place qu’elle occupe dans une mécanique essentiellement économique. Ça, je l'ai déjà dit.
Mais mon idée à moi de la réussite n’a jamais tourné autour de cela et c’est sans doute pour cette raison que, malgré le fait que j’aie toujours été une bonne, voire une excellente élève, je n’ai jamais ressenti, au plus profond de moi, ce besoin viscéral de gravir des échelons, de bâtir une carrière prestigieuse ou de faire reconnaître socialement mon "intelligence" ou mes compétences académiques, au grand dam de mes parents et de mes professeurs.
Ce qui m’appelait, en revanche, c’était autre chose ; une vie qui se déploie harmonieusement autour d’un noyau solide. Je voulais m'imprégner du monde et des choses célestes, me fondre dans l'univers, aimer quelqu'un, être aimée en retour, fonder un foyer, accompagner mes enfants et être présente, réellement présente, à eux, à moi-même, à la réalité de l'existence, de mon âme, à la nature, à Son Créateur, surtout (même si je ne le conscientisais pas alors) ; vivre, enfin, et habiter ma vie sans chercher à la remplir avec du superflu ou des choses qui ne me nourrissent pas profondément et n'élèvent pas mon âme.
Mais il m'a fallu du temps avant d'identifier non seulement que c'était ce dont mon âme avait soif, mais également que la principale raison pour laquelle je me sentais si malade de vivre, ce qui me poussait à m'auto-détruire sans cesse, était que je luttais de tout mon être pour me faire à ce monde qui ne tenait aucune de ses promesses et ne m'apportait rien que de l'absurde, du superficiel, qui ne faisait pas écho en moi-même ; comme deux aimants que je cherchais désespérément à assembler alors qu'ils se repoussaient invariablement. J'étais en indigestion ; tout cela me donnait la nausée. Ce n'est que grâce à Dieu que j'ai pu, enfin, guérir, ouvrir les yeux, et comprendre que ce n'était pas moi, la malade, mais ce monde qu'il me fallait habiter, et que j'avais malgré tout une place bien à moi à prendre et à occuper. Une place que le monde dédaignerait sans doute, mais pas Lui. Pas moi.
Et même si, de toute évidence, je garde en moi de vieux réflexes acquis de longue date, j'ai compris qu'au fond, réussir ne se réduit pas à être admirable, à susciter l’envie ou l’approbation ; mais qu'il s'agit aussi, plus simplement, de parvenir à rester lié à son rythme intérieur, aux élans qui nous portent vers le sacré, le bien et la vérité, au milieu d’un monde qui les étouffe sans cesse, et d'avoir le courage de suivre sa vocation singulière même lorsqu'elle n'est soutenue et accueillie par aucun applaudissement, aucune récompense tangible, pas même un regard, hormis Celui d'en haut ; le seul qui compte en réalité.
À la lumière de la foi, cette intuition revêt encore une autre dimension ; car le Christ ne nous a jamais promis la réussite selon les critères du monde ; Il n’a jamais cherché à entrer dans ses cases, ni à répondre à ses attentes, bien au contraire. Il est né dans une étable, dans la pauvreté la plus nue, loin de toute forme visible de pouvoir et de reconnaissance, et Il est mort sur une croix, dans l’humiliation et l’abandon ; deux moments que le monde continue, encore aujourd’hui, à juger comme des échecs et un profond désaveu de Sa Divinité. Deux moments par lesquels, pourtant, Il a choisi de manifester Sa victoire.
Ce monde n'admet comme réussite que ce qui triomphe explicitement ; il n'accorde pas de crédit à ce qui reste humble et invisible, la grandeur de ce qui accepte de se faire petit, la puissance dans la volonté de se rendre faible, au moins pour un temps. Voilà pourquoi il peine à reconnaître le Christ comme Dieu ; parce que Son règne ne ressemble à aucun autre, parce que Sa gloire passe par le plus grand des abaissements.
Pour nous, donc, qui sommes Ses disciples, je crois sincèrement que réussir consiste d'abord à consentir à l'amour et à la volonté de Dieu, à porter du fruit là où Dieu nous a plantés même si cette place paraît dérisoire, insignifiante et inutile aux yeux du monde, et que nos vies n'ont pas vocation à démontrer quoi que ce soit à qui que ce soit mais à rendre gloire à Dieu. Et si le monde n'y voit ni victoire ni réussite, peu importe ; l’étable et la croix suffisent à nous rappeler que les choses les plus extraordinaires ne sont pas toujours les plus impressionnantes.
Alors voilà, j'ai 33 ans et c'est vrai, sur le papier, ma vie n’a sans doute rien de spectaculaire. Elle est simple, merveilleusement simple, et pleine d'une beauté qui, j'imagine, échappe à beaucoup d'autres. Mais je suis là où je me suis toujours vue, et je mène la vie dont mon coeur avait désespérément soif. Ce n'était pourtant pas gagné.
Alors je rends grâce pour mon mari, pour notre famille, pour les enfants que Dieu nous a confiés, si formidables chacun à leur manière, pour cette vie paisible à la campagne que je n’aurais jamais imaginée autrefois, pour tout ce que j’ai appris, les personnes précieuses que j'ai la joie et l'honneur d'appeler mes amies, pour ces bénédictions quotidiennes que j’oublie parfois de voir, pour ce monde si grandiose et si beau dont j’espère pouvoir encore longtemps m’émerveiller, si Dieu le veut.
Voilà mes trésors. Voilà mes réussites.
Et ils me suffisent.
Merci, Seigneur.



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