Je lui parlerais de son âme.

 

Dix ans.

Dix ans depuis cette nuit irréelle où les rues de Paris ont vu se répandre le sang de ceux qui, pour une raison absurde, ont été arrachés à l'existence et volés à ceux qui les aimaient. Dix ans depuis que mon univers s'est fissuré, depuis que, par ces fissures, Dieu est venu me rafistoler et me sauver tout à fait ; effet papillon qui me donne le vertige chaque fois que j'y pense. Dix ans, donc, depuis ce 13 novembre qui a vu mourir 130 personnes sous des balles de Kalachnikov.

Ma cousine était parmi eux. Elle était là, comme tous les autres ; c'est son seul tort. Au mauvais endroit, au mauvais moment, la faute à pas d'chance, c'est bien ça qu'on dit ? Il m'arrive encore de chercher son nom et son visage dans les articles rendant hommage aux victimes, simplement histoire d'être sûre, et c'est étrange ; je suis toujours un peu étonnée de l'y trouver.

Hier, la veille de ce funeste anniversaire, j'ai entendu dire par hasard (car je zappe habituellement tout ce qui traite du sujet) que le seul assassin encore en vie exprimait le souhait de parler aux victimes, dans une démarche de "justice restaurative". Provocation ou désir sincère ? Peu importe. La première idée qui m'a traversée, c'est que moi, qui ne suis qu'une victime collatérale, j’aurais voulu lui parler.

Contrairement à ce qu'on pourrait croire, je ne serais pas venue lui raconter la manière dont mon oncle et ma tante ont toujours l’air un peu ailleurs pendant les réunions de famille,nni la façon que nous avons tous de savoir et de ressentir le manque sans jamais avoir besoin de le dire.

Je ne lui dirais pas les traumatismes, ni les conséquences désastreuses de cette mort brutale sur ceux qui, cette nuit-là, l'ont cherchée des heures alors que son corps reposait déjà sous un drap (peut-être ceux qu’on voyait aux infos en espérant qu’elle n’y soit pas).

Je ne viendrais pas lui parler de la colère, ni des années qu’on compte sans y croire (dix ans, déjà ?), ni même des anniversaires qu’on fête en ajoutant à chaque fois des années imaginaires pour continuer de la faire exister dans nos esprits.

Je ne lui dirais pas non plus combien elle était précieuse et extraordinaire, combien elle nous aimait, combien on l'aimait, ni même que c'est en voulant sauver la vie de son amie (et en y parvenant) qu'elle a perdu la sienne, ce qui en dit long, je crois, sur la personne qu'elle était.

Je lui parlerais de son âme. De son âme à lui.

Je lui dirais qu’il n’est pas trop tard pour comprendre qu’il s'est trompé de combat, qu’il a offensé le Dieu qu’il croyait servir, que c'est contre Lui qu'il s'est battu, qu'il n'était pas un soldat dans l'armée du Ciel mais dans celle des enfers.

Je lui dirais que le courage ne consiste pas à donner la mort mais à chercher et à regarder la vérité en face, à reconnaître le mensonge dont il s'est fait le relais et à demander pardon au Seigneur de l’univers.

Je lui dirais qu’il est lui-même une victime, pas du genre de celles dont il a causé la mort mais une victime plus grande encore, celle du mensonge, détenteur d'une âme que le démon a déformée jusqu’à lui faire croire qu'il accomplissait le plus grand bien en commettant le plus grand mal.

Je lui dirais encore que le seul combat qui vaille, désormais, c'est celui qu'il lui faut mener pour son éternité, et qu'il n'a rien à craindre de la justice des hommes (surtout en France) mais tout à craindre de la justice divine ;

Car il n’y a pas de paradis pour les assassins,

pas de vierge qui l'attende où que ce soit,

pas de couronne de gloire qui lui soit réservée,

mais il y a un Sauveur, un seul ; le Christ qu’il n’a jamais connu et qui, seul, peut le tirer du gouffre où son âme réside, s'il consent à descendre au fond de sa propre nuit pour laisser la grâce l'affranchir des chaînes qui l'y retiennent.

Je lui dirais enfin que, aussi incompréhensible, aussi difficile que ce soit à croire et à accepter, le Christ est mort aussi pour lui, et que s'il venait à se repentir vraiment, s'il venait à vivre une conversion intérieure, profonde et sincère, lui aussi pourrait être sauvé.

C'est la seule "justice restaurative" possible, la seule qui ait du sens ; le reste n'est que fumisterie.

Tout cela, je ne le dirais pas pour adoucir l’horreur, ni pour verser dans la mièvrerie et la mollesse d'âme et encore moins pour me draper d'une vertu et d'une hauteur que je ne possède pas,

Mais parce que c’est la vérité ; Dieu ne se laisse pas vaincre par le mal.

Voilà, donc, ce que j’aurais voulu lui dire.

Que Dieu existe mais qu'Il n'est pas celui qu'il croit, qu’Il est Père, Amour, Vérité.

Qu'Il attend son retour.

Et que, quant à moi, je m'efforce, quelques fois, tant bien que mal, de prier pour lui ; 

Car quitte à ce qu'on le laisse vivre et à ce qu'il coule des jours paisibles entre les murs de nos prisons, quitte à ce qu'il faille le savoir encore capable de rire et d'aimer et de vivre quand tant d'autres, par sa faute, ne le peuvent plus, il y aurait, je crois, une certaine consolation à savoir que cette existence qu'il ne mérite pas lui aura permis de connaître, aimer et servir son Sauveur et son Dieu ; Celui qui, pour lui, s'est laissé suspendre au bois de la Croix.

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