Injustice, mensonge et calomnie : comment réagir ?
Cette réflexion est née il y a déjà plusieurs mois alors que j'écoutais l'une de mes proches se confier sur une situation d'extrême injustice et dont les conséquences sur sa santé mentale, et par extension sur le cours de son existence, étaient, pour ainsi dire, dramatiques. Ce sentiment d'injustice la rongeait, et la ronge encore, comme un poison ; insidieux, incurable, mortel pour l'âme. J'aurais voulu lui parler du Christ, debout devant la foule qui réclamait Son Sang. J'aurais aimé lui parler de Son silence, de la victoire apparente et temporaire de ceux qui, l'ayant cloué à la Croix, ont cru avoir obtenu gain de cause et se sont réjoui de Ses souffrances. J'aurais voulu qu'elle comprenne que son besoin de vengeance la consumerait, elle, avant d'avoir atteint sa cible. À vrai dire je le lui ai dit, mais en hésitant, à demi-mots, parce qu'elle ne croit pas en Dieu et qu'en tout état de cause, sa colère ne lui permettait pas de Le voir. Et ce poison continue de la tuer à petit feu.
Mais elle n'est pas la seule.
Ces derniers jours, j'ai reçu de nombreux messages de personnes qui ont eu à subir le rejet, les moqueries ou la calomnie, à cause du Christ, à cause de leur foi, à cause de leur courage à dire et à penser tout haut l'Evangile. Alors j'ai eu envie d'écrire et de creuser un peu et de partager ici ce que je crois profondément ; que les injustes méritent notre compassion plus que notre colère, que cette offense nous permet de ressembler un peu plus au Christ et à tous les Saints qui ont eu à la souffrir (comme le Saint Curé d'Ars, Sainte Jeanne d'Arc, saint Jean de la Croix), et que nous n'avons à nous soucier de rien d'autre que du regard de Celui qui est la vérité même.
L’injustice est une forme de violence morale.
Elle se manifeste de plusieurs manières ; contre les biens (c'est le cas du vol), contre le corps (par la maltraitance) et, parfois, elle agit plus sourdement en altérant la vérité via le mensonge, la médisance ou la calomnie. Pour ceux qui en sont la cible, elle touche une zone particulièrement vulnérable de notre humanité, à savoir notre désir d’exister dans l’esprit des autres tels que nous sommes réellement.
Ça ressemble un peu à un exil, une dépossession de soi ; elle nous contraint à porter un visage que nous n’avons pas, à répondre à une image faussée, imposée par le regard déformé de l’autre et, lorsque cette injustice prend la forme d’un mensonge, d’un récit falsifié, d’une accusation sans fondement voire d’une calomnie, elle devient une trahison d’autant plus violente qu’elle frappe là où nous pensions être en confiance.
Si on vivait sans Dieu, on pourrait décider de répliquer par la colère, la riposte, on pourrait s'agiter et hurler et se révolter ; oui mais voilà, nous sommes Chrétiens.
Alors comment réagir lorsque nous avons à subir une telle situation ? Comment vivre, intérieurement et extérieurement, une telle violence sans se laisser consumer par la colère ?Comment vivre cela dans la lumière de la foi ?
La première chose à comprendre, et c'est assez fondamental, c’est que l’injustice ne naît pas toujours de la haine ou d’une méchanceté gratuite. Bien souvent, elle est le fruit d’une faiblesse, d’une immaturité, d’une conscience troublée ou d’une peur mal assumée. Elle advient lorsqu’une personne cherche à soulager sa culpabilité ou à se libérer d’un poids, en projetant sur autrui la responsabilité qu’elle refuse de porter. Dans ce contexte, la calomnie, qui est une forme particulièrement perverse d’injustice, devient un outil de survie psychologique et sociale ; elle permet de salir sans accuser directement et de détourner la vérité par des demi-mensonges, des insinuations assez fortes pour faire croire mais jamais assez précises pour être franchement contredites.
Elle devient un mécanisme de défense et un moyen de réécrire l’histoire à son avantage. On y endosse le rôle de victime ou de justicier selon les circonstances, en déplaçant le centre de gravité moral sur l’autre. Cela révèle une blessure intérieure, souvent inconsciente, parfois sincère ; ce n’est pas tant la méchanceté qu’il faut craindre que la confusion intérieure de ceux qui se mentent à eux-mêmes avant de mentir aux autres, et c’est là que doit jouer notre capacité à voir l'autre avec un regard de miséricorde.
Face à l’injustice, on est toujours tentés de se défendre, de prouver, de rétablir la vérité, or ce n'est pas toujours possible ni réellement pertinent, surtout si on agit de manière impulsive. Mieux vaut d'abord tourner les yeux vers le Christ. Car on ne peut pas méditer ce genre d'épreuve sans se tourner vers Celui dont la Passion révèle avec une puissance unique ce paradoxe ; la vérité, l'amour incarné trahi et abandonné par ceux dont Il était le plus proche. Judas, Saint Pierre, les disciples, tous ceux qui avaient reçu la lumière et la vie de Ses mains L’ont laissé seul, pourtant Il ne se venge pas, Il ne se défend pas, Il ne cherche pas non plus à rétablir la vérité aux yeux des hommes ; Il accepte d’être jugé injustement, condamné sur des faux témoignages, méprisé et ridiculisé. Il accepte que la vérité soit ignorée ; au moins pour un temps.
Quelle consolation ! Lorsque nous sommes trahis, salis, mal compris ou condamnés injustement, nous marchons sur Ses traces, nous partageons avec Lui une expérience humaine commune, et nous devenons plus proches de Lui par cette offense que par mille discours.
Dès lors, l'essentiel n'est plus de se défendre mais de trouver la paix dans la vérité, de refuser l’amertume, de ne pas répondre au mal par le mal et de ne surtout pas renoncer à la bonté sous prétexte d’avoir été lésé. La vérité a toujours un prix ; ce prix a déjà été payé.
Le plus difficile, finalement, c'est d'accepter d’exister faussement dans l’esprit des autres. Car l’un des aspects les plus déstabilisants de l’injustice, c'est ce décalage entre ce que nous sommes et ce que les autres croient que nous sommes. Cette fracture entre l’identité réelle et la perception extérieure peut devenir une forme de dépossession très intime, presque une mort intérieure qui nous donne le sentiment de ne plus maîtriser notre propre identité. Or c'est faux, ou plutôt ça n'a pas d'importance, c'est même l'occasion d'apprendre à ne pas mesurer notre valeur à l’image que les autres nous accordent mais à celle que Dieu nous accorde, Lui qui nous connaît mieux que nous-mêmes. On peut difficilement imaginer meilleure façon de mortifier son orgueil.
Cela exige un vrai détachement, un renoncement à l’illusion du contrôle total sur notre image et une forme de pauvreté intérieure. C'est aussi le seul chemin vers une réelle liberté ; exister devant Dieu quitte à disparaitre aux yeux du monde.
Un autre aspect qui peut être difficile à tolérer, c'est de voir ceux qui commettent l’injustice en tirer avantage, ne serait-ce que pour un temps. On les croit, on les soutient, sans y voir clair. Mais prenons un peu de recul : que gagnent-ils, en réalité ? Obtenir ce que l’on veut.sans se rapprocher de Dieu, est-ce réellement une victoire ?
Le démon, on le sait, offre des apparences de succès et laisse prospérer certaines œuvres du moment qu’ils éloignent l’âme de la vérité. Il ne craint pas que les hommes soient applaudis pourvu qu’ils se perdent. Il ne craint pas qu’ils soient crus, pourvu qu’ils s’éloignent de Dieu.
Tout obtenir, si on ne possède pas Dieu, n’est pas une bénédiction ; c’est un piège, et ce que le monde acclame, Dieu parfois le déplore.
Alors oui, ce succès apparent ne doit pas nous scandaliser mais nous émouvoir. Ces âmes, souvent blessées elles-mêmes, cherchent l’amour des hommes au prix de la vérité. Et cela doit susciter en nous de la compassion bien plus que de la colère. Ce n’est pas nous, au fond, qu’elles trahissent, mais elles-mêmes.
Pour nous, le vrai combat consiste à vivre tout cela sereinement et à tout replacer sous le regard de Dieu.
Cela implique de :
– Ne pas chercher à convaincre à tout prix. On connaît la vérité, on peut la dire une fois ; le reste appartient à Dieu.
– Prier pour ceux qui voudraient nous causer du tort, pour les remettre entre Ses mains et espérer leur conversion et leur salut.
– Refuser la vengeance absolument.
– Offrir cette épreuve au Christ, comme une participation à Son œuvre.
– Continuer à faire le bien, quoi qu'il arrive.
Il faut encore aller plus loin en refusant de devenir nous-mêmes complices de l’injustice ; cette dernière ne peut pas exister sans écho ni personne pour lui donner de l'ampleur. Elle a besoin d’oreilles, de voix, elle a besoin de relais. Elle a besoin de ceux qui écoutent, qui partagent et qui répètent.
La médisance, spécialement sans preuve et sans réelle nécessité d'y avoir recours (pour protéger quelqu'un, ou sur des sujets graves) est une vraie offense contre la charité.
Mais ne pas calomnier n'est pas suffisant, il faut refuser d’être le canal par lequel la calomnie circule. Refuser les ragots et les jugements hâtifs. Refuser le soupçon et le plaisir mesquin d’avoir une opinion sur tout. Refuser d'encourager les propos dépréciatifs ou malveillants par nos rires ou des questions deplacées.
À cet égard, la vertu de prudence est notre meilleure alliée. Elle nous apprend à suspendre notre jugement, à reconnaitre qu'un récit isolé est forcément partiel, que ce qui nous est raconté peut être biaisé, même involontairement et, de cette façon, elle nous garde du mal que l’on commet sans même s’en rendre compte.
Car c'est une faute grave de participer à la diffusion d’un mensonge, même sans en être à l'origine.Ne pas s’opposer au mal, quand on le peut, c’est déjà y consentir.
C’est pour cela que l’Église enseigne que celui qui répand une calomnie est coupable, mais que ceux qui l’écoutent, qui y croient sans preuve et la relayent sans prudence, partagent cette faute.
*206. Que nous défend le huitième commandement : « Tu ne diras pas de faux témoignage ? »
Le huitième commandement : Tu ne diras pas de faux témoignage, nous interdit toute fausseté ainsi que tout injuste dommage à la réputation d’autrui ; c'est pourquoi sont défendus, outre le faux témoignage, la calomnie, le mensonge, la médisance, la détraction, l'adulation, le jugement téméraire et le soupçon téméraire.
- Catéchisme de Saint Pie X
"Le huitième Commandement de Dieu ne nous défend pas seulement le faux témoignage, il nous interdit de plus le vice et l’habitude détestables de la médisance (...) Cette habitude criminelle de déchirer et d’outrager secrètement son prochain est vigoureusement condamnée en beaucoup d’endroits de nos Saints Livres."
- Catéchisme du Concile de Trente
C'est donc un commandement qui s'applique jusque dans la banalité de nos relations, dans nos discussions et sur nos réseaux sociaux.
Il faut du courage pour se taire, pour ne pas relayer, pour réorienter une conversation en interrogeant nos interlocuteurs sur la réelle nécessité d'aborder tel ou tel sujet.
Et il faut une foi profonde pour garder la paix dans l’injustice et pour confier à Dieu le soin de nous justifier.
Car c’est Lui, et Lui seul, qui rendra un jour à chacun selon la vérité.
Et si nous demeurons fidèles, dans la paix, dans l’espérance, alors aucune injustice ne pourra jamais nous vaincre.



Commentaires
Enregistrer un commentaire